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Un enfant entre psychose et réalité

 

 

 

 

 

  Un enfant entre psychose et réalité

 

Claude Kessler (2011)

 

 

 

 

 

Le champ de la psychologie humaine est celui des représentations et non des faits. La réalité à laquelle il est fait référence est la réalité vécue, c'est-à-dire la vision subjective et partielle d'une réalité qui en tant que telle est  susceptible d'être déconstruite et reconstruite. Il est important de le rappeler à propos des personnes évoquées dans cet article et qu'il s'agit avant tout de ne pas stigmatiser, mais de reconnaître comme étant en souffrance. Par ailleurs le nécessaire a été fait pour préserver leur anonymat.

 

   

Le psychiatre qui reçoit pour un premier entretien Joshua à l'âge de quatre ans à la demande de la PMI note chez lui des comportements d'opposition "intenses et soudains", un retard de langage, un faible investissement dans les apprentissages, des attitudes auto et hétéro agressives. Le compte-rendu insiste sur une parentalité défaillante avec des parents handicapés. Les entretiens qui suivent relèvent de fortes angoisses, un repli sur soi allant jusqu'à l'isolement avec une peur des contacts. Les suivis proposés sont une rééducation psychomotrice, un soutien d'éveil au langage et un travail mère-enfant.

 

Joshua m'est adressé à l'âge de neuf ans pour une psychothérapie. Il est en CE2. Le diagnostic évoqué à ce moment-là est celui d'une psychose infantile. En même temps sont réalisés un bilan génétique et une évaluation au Centre Régional pour l'Autisme. Une IRM cérébrale faite à l'âge de 6 ans s'était révélée négative et les psychotropes prescrits se seront montrés peu efficaces. L'enfant a fait des progrès certains au niveau des apprentissages, de la socialisation et de la communication depuis le début de sa prise en charge. Le dévouement et la constance du réseau de soins et d'aide qui s'est mobilisé autour de lui ne sont sans doute pas étrangers à cette évolution positive, mais qui a atteint ses limites. Quant aux parents, ils ne sont guère favorables à un travail psychothérapique, ils préfèrent réduire les problèmes de leur fils à un refus d'obéissance.

 

Séance 1 (nous sommes en novembre)

 

Je reçois Joshua avec ses parents. Il tient à la main deux figurines, Sammy et Scoubidou, ce qui indispose le père qui trouve qu'il n'a plus l'âge de ces jeux. Pendant que ses parents parlent, l'enfant les ignore et dessine un sapin et un Père Noël, me disant simplement que quand il sera grand il veut être facteur pour amener les lettres au Père Noël. Les parents me racontent que tout le monde se moque de leur fils, ils parlent à son sujet de déficit, de retard, de handicap. Le père se demande s'il ne le couve pas trop et la mère trouve qu'il fait bébé. Les deux se plaignent de ses refus d'obéissance, de ses colères et de son agressivité. Je suis frappé par l'étrangeté de cet entretien où j'ai l'impression d'avoir en face de moi trois personnes qui ne se connaissent pas. Ils ne se parlent pas, il n'y a guère d'échanges affectifs et ils évitent de se regarder. Quand l'enfant n'est pas en activité, il secoue ses mains de façon stéréotypée ou suce son pouce comme un bébé, le tout avec un gigantesque sourire, sans entrer véritablement en relation.

 

C'est dans l'après coup que le signifiant "couver" utilisé par le père prendra tout son sens, non seulement en référence à ses fantasmes maternels, mais surtout comme étant le pendant de la théorie de la filiation cigogniale du fils.

 

Et que dire de ce projet : amener les lettres des enfants au Père Noël ?  Il y a un père et un enfant, il reste à faire le lien entre les deux, c'est-à-dire  entre lui et son père, et c'est ce qu'il va tenter de faire, le symboliser comme père.

 

Séance 2

 

Joshua amène six figurines représentant des dinosaures. Il se demande lequel d'entre eux est le roi et dit que c'est le plus grand, mais il n'arrive pas à savoir, du fait des différentes positions des animaux représentés, lequel a la plus grande taille. Il semble continuer un jeu  commencé depuis longtemps. J'ai l'impression que pour cet enfant le jeu remplace la réalité, qu'il est sa réalité, et d'être en présence de ce qui pourrait être l'ébauche, la matrice d'un délire. Les dinosaures "font de la gymnastique, dit-il, la pyramide … ils tombent". Il m'explique que ces exercices de gymnastique sont faits pour "se défendre". Puis les dinosaures se battent "pour manger le soldat français". Les œufs contenant les bébés de la maman dinosaure sont volés par un autre dinosaure qui veut les dévorer. Le "méchant" est tué, il revient sous la forme d'un fantôme. Joshua dit qu'il est le roi des dinosaures, puis parle d'une reine qui pond ses œufs dans la marmite qui lui sert à faire la cuisine.

 

L'enfant me raconte ensuite ses cauchemars :" Des dinosaures m'écrasent … des méchants … des hommes singes m'attaquent … j'ai peur … un tigre veut me manger."

 

Dans son jeu Joshua a fini par prendre place au milieu de ses jouets pour devenir le septième dinosaure. Il occupe alors les deux places : celle du joueur et celle d'un jouet, mais pas au sens de la représentation du joueur par une figurine ou une peluche, plutôt d'un clivage assurant simultanément une double présence. Il se situe comme semblable aux figurines en plastique, de fait il complète la série en se disant être le roi des dinosaures qu'il cherchait. Un autre enfant aurait pris une des six figurines et aurait dit : "ça c'est moi" (elle me représente). Joshua est dedans et dehors, dans et hors jeu, vivant et objet inanimé, les deux n'étant pas très différenciés. Dans cette logique les figurines sont des êtres vivants et les êtres vivants des figurines. Puis il y a l'image de cette mère qui cuisine ses enfants. Est-ce une métaphore, au sens où "cuisiner quelqu'un" c'est l'interroger, éventuellement lui extirper des aveux, le passer à tabac ou encore l'influencer pour l'amener à l'état souhaité ? Alors cette métaphore reste à dégager. Il s'agit plus sûrement du fantasme d'une mère qui pond une omelette faute d'un père pour féconder ses œufs. La dévoration de l'enfant, réduit par l'Autre à être une viande à consommer, sera un thème récurrent dans les jeux et dessins de Joshua. Ainsi que l'image d'une mère qui se nourrit de sa progéniture.

 

Séance 3

 

Joshua vient avec trois peluches, des cigognes (l'Alsace n'est pas loin) : deux bébés qu'il nomme Léa et Lucas, et la maman, Margot. Puis il les couche pour dormir, disant qu'elles sont fatiguées d'avoir couru pour chercher des vers à manger, mais qu'elles n'en ont pas trouvés. Là encore il semble continuer un jeu perpétuel qui est  le monde dans lequel il vit. Il connaît peut-être la différence entre jeu et réalité - sans doute même - mais paraît y être complètement indifférent, du moins dans certains domaines. A ces moments-là il vit dans un monde irréel à la réalité duquel il semble croire et auquel il refuse ou est incapable de renoncer malgré tous les efforts de l'adulte. Et en l'occurrence les parents exercent des pressions violentes, mais ce ne sont pas les seuls.

 

L'expérience des enfants et des adultes atteints de troubles psychotiques ne permet pas de partager un certain optimisme qui réduirait les difficultés de Joshua à une simple immaturité ou à un retard de développement, et de conclure (je cite) : "Une aide psychologique régulière et des séjours de vacances hors famille l'aideraient à devenir grand." Se voiler la face n'est pas forcément bénéfique pour le patient. L'avenir d'un enfant atteint de psychose reste incertain, et à l'évidence certains s'en sortent mieux que d'autres, même si la structure psychotique est apparemment là comme une réalité indépassable.

 

Joshua dessine un sapin de Noël avec un Père Noël flottant à son sommet et un chat, puis il me raconte l'histoire de son dessin : "Le Père Noël ne peut pas descendre car il va se brûler aux guirlandes, il va griller et les cadeaux vont tomber sur le sapin. Un autre Père Noël va venir et ils vont tous griller et il n'y aura plus de Père Noël. Le chat aussi va être grillé." Comme dans le rêve, le décryptage du sens littéral (être brûlé) nous mène au sens métaphorique (être démasqué). Le dessin est à interpréter. Et il s'agit bien de démasquer le Père Noël, c'est-à-dire de faire la part entre ce qui relève de l'imaginaire et ce qui est du registre de la réalité.

 

La question de l'existence d'Un Père (un père symbolique) fonde un désir de savoir et une quête de la vérité. La remise en question de l'être est l'ouverture indispensable à une démarche qui se veut psychothérapique dans le sens de la psychanalyse, c'est-à-dire une psychanalyse qui produit des effets thérapeutiques. Le temps de nos rencontres  sera un moment privilégié pour interroger le savoir et la vérité.

 

A la fin de l'entretien l'enfant me parle de sa peur d'être mis dans le sac du Père Fouettard et emmené.

 

La croyance en l'existence d'un Père Fouettard semble avoir plus de consistance que celle dans l'existence d'un Père Noël.

 

Séance 4

 

Joshua vient accompagné de deux cigognes. Apparemment il se sent en sécurité avec elles. Un nouveau dessin lui permet de poser ouvertement la question de l'existence du Père Noël : " Des copains disent que le Père Noël existe pas, je pense qu'il existe. Est-ce qu'il existe ou pas ? Ils disent que quelqu'un se déguise". Joshua me dit encore qu'il a peur des monstres, puis affirme qu'ils n'existent pas. Il me parle d'un rêve dans lequel il se fait attaquer par des dinosaures mais est sauvé par une cigogne.  Il dit qu'il aimerait vivre au milieu des cigognes, que les dinosaures ont mangé des humains empoisonnés et qu'ils en sont morts.

 

Au retour dans la salle d'attente je me fais interpeller par le père qui me dit avoir entendu que son fils se comportait "normalement" avec moi alors qu'à la maison il faisait "le fou". Pour lui cela signifiait que ces rencontres étaient inutiles. Dans l'histoire de la prise en charge de l'enfant il y a toujours eu un "mauvais objet" pour le père, tel enseignant ou tel soignant. Ce transfert négatif semble être une nécessité dans l'équilibre du suivi, il est une réaction aux menaces que fait courir au père la mise en place d'une triangulation et les rivalités qu'elle implique.

 

 Séance 5

 

Le père me dit avec agressivité que son fils ne fait que rigoler à la maison, qu'il pousse des gémissements et tape sa mère quand elle lui dit non. Il souligne mon échec à introduire un changement dans une situation devenue insupportable et je suis en train de devenir le responsable désigné des difficultés que rencontrent les parents avec leur fils.

 

L'enfant me dessine un arbre avec des pommes qui en tombent, et dessous une fillette blonde qui saute à la corde : "C'est maman, les pommes lui tombent sur la tête, elle rit, elle s'amuse avec les pommes. Elle a plein de taches sur le visage. Attention une pomme géante tombe sur maman !" Il mettra souvent encore en scène la mort, pour ne pas dire le meurtre, de la mère.

 

Joshua joue avec deux des cigognes qu'il a amenées : " C'est la maman et son petit, dit-il. La maman tape sur son petit. Ils cherchent des vers de terre". Dans l'histoire, le père est un ver de terre. Donc un père qui serait là comme objet de dévoration, proie pour la mère et son bébé, mais aussi hermaphrodite. 

 

L'enfant s'est bien approprié l'espace de nos rencontres pour exprimer et élaborer ses fantasmes, malgré un père à l'affût de ce qui se passe dans le bureau, et qui ne cache pas son hostilité et sa méfiance.

 

Pendant longtemps Joshua va venir accompagné de ses cigognes qui constituent pour lui des interlocuteurs privilégiés, sa famille en quelque sorte. Elles semblent venir réparer quelque chose qui a été défaillant au niveau de la famille réelle. Il me parle de son désir d'être une cigogne au milieu des cigognes, parfois il est même prêt à croire qu'il en est une. Je suis souvent dans l'impossibilité de savoir avec certitude dans quel registre il s'exprime : le jeu, la réalité, le fantasme ou le délire. Et ces registres se confondent facilement. Un des intérêts du dessin et de l'histoire que je demande à Joshua d'inventer à son propos est de nous retrouver dans un espace qui n'est ni la réalité ni le délire, mais un cadre autorisant un espace imaginaire limité (avec un début et une fin) analogue au fantasme. Ceci dans le but de lui donner la possibilité d'élaborer les traumatismes réels et les angoisses qui alimentent les défenses psychotiques, et de lui permettre de différencier les registres, et pourquoi pas d'essayer de les nouer en élaborant son propre espace subjectif et sa propre identité.

 

Séance 6

 

Caressant ses cigognes, Joshua me confie à voix basse, peut-être pour ne pas être entendu par son père qui est dans la salle d'attente, que la nuit elles lui font des bisous et lui disent "ma petite fille a peur du noir". Et il raconte : "J'ai peur des cimetières. Si j'étais près d'un cimetière je crierais comme une folle…J'ai peur des loups". Parler de lui au féminin ne lui pose apparemment aucun problème, comme s'il était indifférent à la question de la différence des sexes et que celle-ci ne faisait pas limite. Dans le monde de Joshua, la féminisation ne signifie pas la perte du pénis et il est possible d'être du sexe féminin tout en étant pourvu de l'organe viril, la différence est purement symbolique, déconnectée de toute réalité anatomique. Quant à l'image du corps, elle peut être falsifiée.

 

Puis il me dessine un bonhomme placé au milieu de fleurs et ressemblant à un épouvantail : "C'est maman, dit-il. Elle cueille des fleurs. Elle se pique. Ce sont des roses. Elle va à l'hôpital, elle est toute rouge. C'est la nuit, moi et papa on dort. Le garde du parc va lui dire qu'elle n'a pas le droit de cueillir des fleurs la nuit."

 

La représentation d'une mère qui transgresse et qu'il faut rappeler à l'ordre me semble être avant tout une projection de Joshua lui-même tel qu'il est décrit par son entourage : désobéissant, ne respectant pas les règles et les limites qui lui sont mises, et de là souvent puni. Mais la question de l'existence d'une loi qui s'imposerait même à la mère n'en est pas moins posée.

 

L'image qu'a Joshua de lui comme étant une petite fille ne semble pas être uniquement l'expression d'un Œdipe inversé, mais correspond certainement aussi à la problématique de la mère qui n'arrive pas à investir affectivement au-delà d'elle-même, et surtout pas à concevoir son fils dans son identité sexuelle. D'autant qu'elle-même paraît plus asexuée que féminine. Du coup l'enfant a trouvé une place toute prête : femme du père et fille-double de la mère.

 

Séance 7

 

L'enfant me confie en arrivant qu'il est "le maître des cigognes" et veut m'initier à leur langage : toy veut dire bonjour, tan c'est au revoir. Il m'explique : "Tous les enfants sortent du ventre d'une cigogne. Elle a mal au ventre. Elle pond le bébé puis le met dans son ventre."

 

Joshua dessine une forêt effrayante peuplée d'arbres vivants à tête humaine avec, dans le ciel, une cigogne et un sac contenant un bébé. "C'est un panier volant avec un bébé dedans, dit-il. Un bébé qui vient de quelqu'un qui ne vit pas, d'une cigogne qui est morte. Elle a fait une bêtise et a lâché le panier. Le bébé perdu est un robot. La cigogne morte devient une cigogne mécanique. Les humains ont des os, les chiens peuvent les ronger." Le mythe de la filiation cigogniale est fortement infléchi par la représentation d'une mère biologique vécue comme déshumanisée, morte ou robot, parfois épouvantail, souvent persécutrice.

 

Je résume un discours difficile à suivre. J'ai l'impression par moments d'être face à plusieurs discours tenus simultanément, comme pour certains dessins qui sont la superposition ou la condensation sur une même feuille de différentes scènes. Le   discours est semblable à l'activité picturale : il est illimité dans la synchronie et la diachronie alimentant des histoires sans fin. Ce n'est que secondairement qu'une limite sera introduite, d'abord par moi à la fin des entretiens, puis par l'enfant écrivant le mot " fin" sur ses dessins.

 

Séance 8

 

L'enfant dessine fébrilement "des monstres, des méchants, un chevalier, une sorcière, un vampire, un squelette. Ils vont attaquer la ville. Ils veulent tuer tout le monde. Les cigognes vont tuer les monstres avec leur bec. Ce sont des super héros". Il surcharge ce dessin de "fleurs carnivores qui vont dévorer les gens", puis d'un "cimetière avec les papis morts" (ses deux grands - pères sont décédés).

 

 

Dessin de la séance 8

 

 

 

 

 

 

Ainsi le bec de la cigogne ne sert pas qu'au transport des bébés, il peut aussi être une arme et un instrument de punition :" Les cigognes vont nous piquer les fesses si on est pas gentils", dit Joshua. Traits maternels et paternels s'additionnent dans cette représentation d'un Autre phallique sous l'apparence d'une cigogne qui serait mâle et femelle. La sexuation est coupure : l'un ou l'autre (sexe), mais pas les deux. Incarnant le fantasme d'un Autre échappant à la castration, la cigogne n'a pas à être le lieu d'un questionnement angoissant sur la sexualité et le désir. Comme grand Autre originaire d'où jaillit la vie, elle supplée à ce qui défaille au niveau du couple parental à symboliser une rencontre, ou son échec, l'enfant n'arrivant pas à s'imaginer être né de la relation amoureuse de ses parents, et eux non plus sans doute. Ils sont là pour lui un peu comme des soignants ou des gardiens dans un zoo, mais pas des parents lui transmettant des valeurs qu'il accepterait en tant qu'inscrites dans des liens de filiation. Ces parents parlent de leur fils comme d'une curiosité, une sorte de monstruosité, dans laquelle ils refusent de se reconnaître car ils y voient le symbole de leur propre échec venant confirmer leur statut de handicapés. Et en retour ce fils les rejette, trouvant dans une filiation déjà délirante le soutien et le sens dont il a besoin en référant son origine à cet Autre phallique transmis par la fable de la cigogne apportant le bébé dans un baluchon qu'elle tient dans son bec.

 

Séance 9

 

Le père de Joshua veut me parler. Il se plaint de ce que son fils lui saute sur le ventre pendant qu'il fait la sieste, qu'il montre son sexe et ses fesses à sa mère et met la tête sous la jupe de sa grand-mère. Il me dit qu'il a l'impression que l'enfant le nargue. A l'école la situation est difficile et il est envisagé de le transférer dans une classe d'un niveau inférieur. Joshua est très mal à l'aise en présence de son père, apparemment il souffre de ce qu'il entend.  Le père parti, il me dessine un personnage qu'il appelle le "Bouffon Vert", disant que c'est son père. Il ajoute un chien, "Scoubidou", et s'imagine dans ce rôle. Il utilise les personnages des bandes dessinées pour dire ce qu'il a à dire, et ce sous une forme à peine voilée.

 

Séance 10

 

L'entretien se fait cette fois-ci en présence de la mère qui vient se plaindre de ce que son fils ne cesse de dire des mots comme "pipi, caca, fesses". Joshua explique que ces "gros mots" s'adressent à la cigogne.  En même temps il joue avec ses pouces, disant : "ils se battent parce qu'ils ne sont pas d'accord".

 

Il me dessine "une femme qui fait le carnaval" et "un homme déguisé en femme". Le dessin est très confus avec des personnages multiples : la reine, la fée, le crabe, la sorcière…, mais sans qu'il soit possible de savoir qui est qui. Il parle d'une "reine des ténèbres qui tue la femme capturée", puis répète plusieurs fois avec un plaisir manifeste qu'il est la reine des ténèbres. Il dit qu'il veut qu'on l'appelle "fesses" (ou fèces).

 

La mère pense que son fils est "un peu autiste", elle raconte que le jour de son baptême, à l'âge de trois mois, il ne faisait que pleurer et aurait eu un malaise.

 

J'ai l'impression que Joshua fait beaucoup d'efforts pour attirer l'attention d'une mère malentendante et particulièrement inaffective, du moins en apparence, comme s'il faisait le fou pour la divertir et exister pour elle. Mais en même temps il ne semble pas vraiment concerné, comme s'il n'avait pas conscience des problèmes qu'il posait autour de lui et que tout ceci n'était qu'une farce - bonne ou mauvaise.

 

Séance 11

 

Joshua a bien intégré l'hostilité de son père à mon égard. Ce dernier continue à me reprocher l'inutilité de mon travail et le comportement "trop conciliant" de son fils quand il est avec moi. L'enfant commence par m'expliquer que son père est resté dans la voiture pour ne pas me rencontrer, puis installe la mère et l'enfant cigognes sur la table située vers l'arrière du bureau et une figurine de Spider Man à côté de lui sur la chaise que son père et sa mère occupaient lors des entretiens précédents. Il nous compte et déclare que nous formons une famille. Puis il me dit que son père est Spider Man et moi le Bouffon Vert, que je veux tuer Spider Man, mais qu'il est invulnérable. Dans son scénario je suis donc devenu le "mauvais objet", rôle d'abord attribué à son père.

 

L'enfant dessine Spider Man lançant une toile d'araignée sur le Bouffon Vert pour sauver sa fiancée. Le Bouffon Vert est tué. C'est une problématique oedipienne qui est mise en scène dans ce scénario ressemblant à celui d'un jeu de rôle : le Bouffon Vert (rôle que Joshua m'attribue) se bat avec Spider Man (rôle qu'il attribue à son père) pour lui voler sa fiancée. Apparemment c'est l'interprétation que donne l'enfant de la tension qu'il sent entre son père et moi. Dans la réalité l'enjeu du conflit est le fils, sans doute le père a-t-il l'impression que j'usurpe sa place auprès de son enfant, que je lui vole son unique descendance puisqu'il pense que je réussis là où il échoue (avoir une "bonne" relation avec son fils). Dans l'imaginaire de l'enfant je veux voler la fiancée du père. Alors est-ce que Joshua transfère sur moi son désir de voler sa mère à son père ? Ou est-ce lui-même qui occupe cette place de la "fiancée du père". Sans doute les deux.

 

 Pour finir je demande à l'enfant quel rôle il se verrait jouer dans son histoire. Il me répond qu'il serait l'araignée qui pique son père pour le transformer en un Spider Man invulnérable. Dans ce scénario c'est donc le fils qui transforme le père handicapé en père idéal. Il le crée, l'engendre, comme le rêveur qui crée son rêve et l'enfant qui se choisit un père imaginaire parmi tous ceux que la société lui propose. L'idée à retenir me semble être le fantasme que si son père était Spider Man lui serait l'araignée dont la piqûre peut transformer un simple mortel en super héros, lui transmettant tous ses pouvoirs. Dans cette configuration l'enfant donne au père le phallus incastrable qui lui manque.

 

Séance 12

 

Joshua me dessine "un manège qui va trop vite et quelqu'un qui vomit". Il écrit : "MALD J'AI SIUS" ("je suis malade"). Puis il dessine un deuxième manège qui va encore plus vite. "Ça finit quand ils sont tous morts", dit-il.  Il se dessine tenant la caisse de ce "manège de la mort", son manège. Il me dit encore qu'il a peur des "fantômes, de l'esprit des morts". Les morts ce sont ceux qu'il tue dans ses dessins. Aurait-il peur de leur vengeance ? Ce serait alors l'émergence d'un sentiment de culpabilité.

 

Séance 13

 

Il dessine "une fille qui n'a plus de tête".  Je lui réponds que si elle a perdu la tête ça pourrait vouloir dire qu'elle est folle. Du coup il lui dessine une "tête de chanteuse" avec la bouche grande ouverte. "Elle chante…puis danse. Après il y a des voleurs qui la tuent", dit-il avant de lui dessiner des couettes gigantesques (le double de la longueur du bonhomme représentant la chanteuse). Puis il ajoute : "C'est un monstre avec la tête de mort de ma grand-mère. La grand-mère veut l'empêcher de chanter parce qu'avec son chant elle va réveiller son esprit."

 

Joshua continue en déclarant qu'il est un ange et qu'il aura des ailes quand il sera mort (comme les cigognes). Il me dit : "Je suis un fou né. La cigogne est folle, elle est née comme ça. Elle jette les gâteaux en l'air et casse tout avec son balai." Prend-il un peu conscience de sa "folie", c'est-à-dire de ses fantasmes et de ses désirs, ou n'est-ce que l'image que les autres lui renvoient de lui-même, celle d'un "anormal" ? En tout cas la question d'un lieu extérieur, voir opposé à la raison, est posée;c'est aussi la prise de conscience de l'existence d'une norme, ou de ce qui considéré comme tel.

 

Séance 14

 

L'enfant vient en m'annonçant que son père m'a traité de "con". Puis il dessine "un manège qui fout la trouille". Il est présent deux fois dans le dessin : comme le patron qui tient la caisse et client du manège. Il paye et encaisse, et au passage il s'amuse. C'est de vouloir jouer tous les rôles à la fois dans un état d'agitation incessant qui avaient amené les pédiatres à parler d'hyperactivité. Dans son échec identitaire Joshua ne glisse pas simplement d'une identité à l'autre, il est, ou plutôt s'imagine pouvoir être, les uns et les autres. En lui se condense l'image du couple incestueux. Progressivement pourtant il va prendre conscience du regard comme  regard de l'Autre et faire la part entre ce qui est considéré comme fou et qu'il a tout intérêt à cacher, et ce qui est accepté par l'Autre comme normal et qu'il peut montrer. D'où l'importance pour lui de la notion de déguisement.

 

Joshua termine l'entretien en me racontant que sa mère l'embête, qu'elle n'arrête pas de l' "engueuler" : "Quand on me cherche on me trouve, dit-il, elle m'énerve." Puis il tape sur le bébé cigogne en disant : "La maman va me piquer les fesses. Le bébé va me mettre le bec dans le cul". La symbolique sexuelle du bec de la cigogne est assez évidente. A ces moments-là Joshua ne joue pas, pour lui sa filiation "cigogniale" est réelle, en tout cas aussi vraie que sa filiation humaine. Et par moments il serait plus facile de le convaincre que sa mère biologique n'est pas sa vraie mère que de lui faire accepter que la cigogne ne le soit pas. Puis juste avant de partir il me dessine une cigogne, disant : "Je fais un portrait de maman". Il n'y a pas pour lui deux mères, l'une biologique et l'autre symbolique, mais bien deux génitrices. Le problème qu'il pourrait rencontrer serait d'intégrer ces deux réalités inconciliables. Mais le clivage du moi évite cette difficulté. Venant là où le refoulement fait défaut, il  permet de ne pas renoncer à la croyance en la réalité de certains fantasmes et protège de l'expérience d'une réalité trop douloureuse.

 

Peut-on vraiment parler de délire à propos de la croyance en la filiation cigogniale de Joshua ? Croire au père noël ou à dieu n'est pas délirer, la croyance vient simplement apporter une réponse là où manque un savoir objectif. Souvent il ne s'agit que d'une simple adhésion sans discernement au discours des autres supposés savoir, et pour les enfants ces autres ce sont avant tout les parents. Dans le cas du délire la croyance coexiste avec une connaissance de la réalité, mais n'entre pas en conflit avec elle à cause des processus de clivage. Le délire de la filiation cigogniale intègre des éléments de la réalité et du mythe avec un projet de cohérence essayant de synthétiser les deux discours : celui du bébé apporté par la cigogne et celui du bébé qui sort du ventre de sa mère. Nous avons alors la théorie d'une cigogne qui pond l'œuf dans lequel est le bébé et qui se met cet œuf dans le ventre pour ensuite l'expulser analement.  Comment faire coexister l'idée d'être sorti du ventre d'une cigogne avec la reconnaissance de son appartenance à l'espèce humaine ?  Une issue est trouvée dans le clivage de la conscience et de l'image du corps avec des éléments appartenant aux deux espèces  ou dans le déguisement. 

 

Il n'est donc pas possible de voir dans les "folies" énoncées par Joshua un simple retard du développement intellectuel, une déficience. Elles sont les éléments d'une construction de la personnalité largement sous l'emprise d'une logique qui est celle de l'inconscient et des processus primaires.

 

Pourquoi quelqu'un qui entend simultanément le discours évolutionniste sur l'origine de l'humanité (l'homme descend du singe) et le discours créationniste (dieu a créé l'homme à son image) n'en conclut-il pas que dieu est un singe ? Il peut énoncer ce genre de vérité à titre de plaisanterie, mais il n'y croira pas réellement car il a conscience de l'incohérence logique qu'aurait une telle affirmation avec l'idée même de dieu (la perfection divine). Le clivage protège de la reconnaissance d'une telle incohérence puisqu'il n'y a plus confrontation entre les idées inconciliables. Ceci ne peut que nous amener à réfléchir sur ces connaissances synthétiques quis se refusant à choisir entre différents discourss les additionnent.

 

Séance 15

 

Joshua vient avec quatre cigognes : "la maman, les deux petits et l'enfant". Je lui demande où est le père et il me répond : "Il veut pas te voir le papa cigogne".

 

Il dessine un bonhomme qu'il transforme en araignée disant que c'est le docteur Octopus : " L'araignée tue tout le monde, dit-il. Elle fait mal aux fesses. C'est la maman cigogne qui se transforme. Elle fait mal aux fesses en mettant ses pattes. Le docteur Octopus aspire les fesses. Elle pète et met au monde plein de bébés comme du caca".

 

On peut penser que cet enfant a subi un traumatisme anal, sans doute par des soins inappropriés, et qu'il l'a vécu comme un viol. Il est positif et de bon augure pour le travail psychothérapique qu'il puisse faire un lien entre la "bonne mère" cigogne et la "mauvaise mère" araignée. Et s'il le peut c'est que le clivage est devenu moins indispensable.

 

Séance 16

 

Joshua s'adresse à la peluche qu'il me présente comme étant la maman cigogne et lui dit, faisant un lapsus : "j'étais dans mon ventre ". Il voulait dire : " dans ton ventre".  Cet achoppement de la parole traduit bien l'identification de l'enfant à la peluche, et c'est sans doute cette identification qui donne vie à cette dernière. Puis il m'explique qu'une cigogne n'a pas de bouche, que la bouche c'est son nez.

 

Il dessine "une maman cigogne qui fait caca". "Elle porte un soutien-gorge et un string "précise-t-il. L'animal a une apparence de plus en plus humaine. "Le bébé fait des trous dans le ventre pour sortir", ajoute-t-il. Joshua essaie de symboliser un lien entre lui et son père : il serait le déchet fécal issu de la dévoration du père par la mère.

 

 

 

Dessin de la séance 16

 

 

 

 

Séance 17

 

Je me retrouve face à un père souriant qui m'amène son fils. "Papa cigogne est venu", dit Joshua. Il me dessine " un papa poisson parti pour chercher à manger. Un pêcheur l'attrape et le mange." Je lui demande qui il verrait jouer le rôle du pêcheur ? Il imagine sa mère dans ce rôle. Et il continue : "Maman arrête pas de gueuler avec moi. Elle est pas contente. Elle veut que je sois gentil. Elle m'échauffe. Elle m'énerve. Je suis en colère et je casse tout." Il me dessine une mère à la bouche édentée, un peu effrayante, et un "papa têtard". Une issue possible à l'angoisse orale semble être d'offrir le père comme objet de dévoration à la place de l'enfant, un père réduit à l'état de larve.  Le progrès réside dans l'élaboration d'un substitut, ce qui pourrait être un premier pas vers l'offrande de signifiants à la satisfaction du désir maternel.

 

Séance 18

 

Joshua vient accompagné de "la maman cigogne, sa fille et la sœur de la mère". J'ai droit à un dessin qui représente son école et les 2 classes qu'il fréquente depuis la rentrée (CM1 et Clis). Il s'agit d'un plan confus avec une enseignante qui crie : "je vais vous attraper comme une sauterelle". L'enfant répète de façon très stéréotypée : "punition" et signe le dessin : "MOIOIO". Il me dit que c'est la cigogne qui a fait le dessin, que la maman cigogne le dirige, que les cigognes lui disent ce qu'il doit ou ne doit pas faire. Une rentrée scolaire éprouvante est sans doute à l'origine de ce qui pourrait être l'affleurement d'un délire d'influence avec la cigogne en position d'Autre surmoïque. Ces mécanismes de défense opèrent une destitution subjective autorisant un repli défensif. C'est le prix que cet enfant doit payer pour faire face à des exigences éducatives et pédagogiques sans doute excessives ou inappropriées.

 

Séance 19

 

Joshua installe ses peluches. Puis il me présente sa "famille" : d'abord la maman et le bébé cigognes, puis le frère cigogne et enfin la tante autruche. Il se sent bien avec eux. Je lui demande où est resté le papa cigogne. Il me répond que le papa ne veut pas venir, qu'il est mort. Puis il rectifie : ce n'est pas le père qui est mort, mais le grand-père. Il me dit encore que le papa cigogne a peur de moi. Là encore il passe de la réalité à l'imaginaire et de l'imaginaire à la réalité avec une grande facilité, sans faire vraiment de différence entre les deux registres, ou en y étant totalement indifférent. Mais à travers ses confusions il pose tout de même la question de sa filation du côté paternel.

 

L'enfant dessine un crabe à tête humaine dont il dit que la bouche pique et qui pince les grands-parents. Puis il me dit que le crabe c'est S., un élève de sa classe qui l'embête et lui fait peur. Il continue, parlant autant de S. que de son dessin : "C'est pas un vrai crabe, c'est un mannequin qui parle. Il y a un bonhomme dedans. On met de l'argent dedans et un ticket sort de sa bouche pour aller sur la plage. Une chenille piquante et méchante est enfermée dedans." Nous avons là un bel échantillon de la vision fantasmagorique qu'il a de la réalité. Et il poursuit : "Dans l'eau il y a une orque qui parle et qui dit "baignez-vous bien."

 

Les commentaires que fait Joshua de ses dessins, et les récits qu'ils lui inspirent, ouvrent sur un univers onirique, un onirisme parlé, et non halluciné comme dans le rêve. On est loin de l'imaginaire plus sensé et cohérent, raisonné et raisonnable, des enfants dits "normaux". Mais cet imaginaire débridé, qui n'est pas inhibé par les verrous de la raison, trouve dans l'espace thérapeutique non seulement un cadre où s'exprimer, mais un lieu où peuvent s'élaborer des significations sur le modèle de l'interprétation des rêves. En même temps cet "exercice de l'imaginaire" semble favoriser une distinction des registres et faciliter la construction d'un certain sens de la réalité : à un moment donné il faut quitter la scène du jeu comme dans le psychodrame, ou se réveiller comme dans le rêve et sortir de la satisfaction hallucinatoire du désir.

 

Séance 20

 

Joshua me dessine sa mère en train de faire du skateboard. Elle porte un t-shirt orné d'un cœur orange. Il y a des sièges pour d'éventuels spectateurs, mais ils restent vides. "Elle se casse la binette, dit-il. Un oiseau vient et fait caca sur maman. Elle   crie : "Iaou". Il y a un bébé qui vient de la Chine et c'est une étoile, elle fait du karaté et tire sur les crottes. L'oiseau a pris feu et la maman cigogne est morte. A la place c'est un monstre qui vient et qui casse tout. C'est une femme monstre. Une homme-femme, il écrase les maisons avec son skate… La cigogne va redevenir humaine, il faut qu'elle trouve l'étoile, mais il y a plein de monstres et de trous noirs. L'étoile disparaît, elle retourne dans le cosmos." C'est apparemment l'histoire d'une naissance ratée et d'une mère cigogne "bonne"qui est remplacée par une sorte de monstre humain bisexué en manque de regards. Reste l'espoir évoqué d'une métamorphose de la maman cigogne en une  maman humaine "bonne", ou tout simplement humaine, les cigognes paraissant à l'enfant plus humaines que les humains.

 

Séance 21

 

Il vient uniquement accompagné d'une autruche en peluche qu'il dessine donnant "un concert de musique". Lui-même tambourine sur le bureau et chante.  Parlant de son dessin, il dit : "Il y a du feu partout. On brûle le bonhomme autruche. C'était un mannequin." Puis il dessine un deuxième personnage : "La femme de quelqu'un qui brûle dans le feu." Il continue à chanter : "J'étais dans la fourrure de l'amour. On est des sorcières vilaines, on se bat contre la vie. Je suis une sorcière rose, je m'appelle Caroline. Je suis amoureuse…Je suis une poule, un coq." A la fin de sa prestation il me demande : "C'est nul ? ". Je me garde bien de répondre.

 

Etant dans l'impossibilité de dire qui il est, ce qu'il est, Joshua glisse sans cesse d'une identité à l'autre sans que rien ne vienne l'arrêter, comme dans ses dessins et les histoires qu'il imagine à partir d'eux et auxquels c'est moi qui doit mettre un terme, à la fin de l'entretien le plus souvent.

 

Il me parle de sa mère qui lui casse les oreilles avec ses cris, une mère  qui n'accepte pas son fils et qui le lui dit ouvertement. " La chanteuse part chez elle sur Mars. Les gens n'en peuvent plus, c'est pas joli, une musique de casserole. Elle hurle et fait mal aux oreilles." On peut tout imaginer de ce qu'a été la relation mère-bébé, avec une mère si peu maternante et malentendante : entre cris et surdité, dans un climat de violence qui perdure.

 

                                                                   Dessin séance 21

 

 

 

 

 

Séance 22

 

L'enfant dessine une chanteuse et des notes de musique sortant de sa bouche : des duolets évoquant la lettre M. "Mon père, raconte Joshua, m'a dit qu'on était des moutons parce que notre nom commençait par M. Maladie aussi commence par M. Les moutons sont malades avec la langue bleue et ils sont morts. Dans mort aussi il y a M." Dans maman il y a deux lettres M.

 

Il se plaint des autres enfants qui se moquent de lui et le bousculent. "J'ai été opéré du cerveau quand j'ai été petit, dit-il, c'est pour ça que je suis bizarre. Parce que ma mère ne m'a pas donné de lait. Elle avait peur que je la morde. C'est ma mère qui me l'a dit. C'est pour ça que j'ai été opéré du cerveau." Le fils étant violent avec sa mère, je ne doute pas qu'elle en ait peur actuellement. Mais il n'est pas impossible qu'elle ait toujours eu peur de cet enfant, qu'il ait réveillé en elle une angoisse de dévoration, et que cette crainte ait engendré une certaine maltraitance.

 

Joshua dessine " un monstre qui dévore tout le monde, même les enfants". Je lui fais remarquer que son monstre n'a pas de bouche. Il me répond que les doigts sont des bouches. Puis il dessine une maison vivante qui veut le dévorer, c'est "la reine des monstres". Il me dit que c'est le rêve qui va le sauver. Le "rêve", en l'occurrence l'imaginaire onirique ou délirant, lui offre une protection contre l'anéantissement dans le désir de l'Autre (la dévoration). La bulle délirante remplit une fonction défensive qui remédie à la défaillance d'un chasseur qui serait là pour tuer le loup ou à l'absence de bâton dans la gueule du crocodile (Lacan fait référence à cette image que l'on retrouve dans "Tintin au Congo" pour illustrer la fonction du phallus paternel).

 

Séance 23

 

Le père m'interpelle violemment en me disant que si c'était un plaisir pour son fils de venir à ses rendez-vous, ça n'en était pas un pour lui.

 

Joshua me dessine un dragon qui crache des flammes sur un château. Un avion cigogne sauve les habitants en larguant de l'eau sur le château en feu. Lui est le chevalier noir et tue le dragon. Mais un requin veut le manger. Il le tue d'un coup d'épée. Il me dit qu'il verrait bien son père jouer le rôle de la cigogne et sa mère celui du requin, donc un père comme bonne mère et une mauvaise mère, mais pas de père qui le sauverait d'une mère  représentant un peu trop la dévoration, la mort subjective. Le père me confie que la mère et la grand-mère paternelle rejettent l'enfant, allant jusqu'à l'humilier. Quant à lui, il assume maintenant tant bien que mal ce fils pour lequel il a apparemment une certaine affection.

 

Dans un deuxième dessin l'enfant représente "un papillon magique avec des cheveux jaunes" puis "un papillon vert dans le cachot de la mort" qui se transforme en "cafard géant qui mange le roi". Survient le prince charmant qui tue le cafard géant et le papillon jaune se transforme en princesse. Il se verrait jouer le rôle du papillon jaune se transformant en princesse et son père celui du prince charmant. La solution imaginée n'est pas simplement homosexuelle ( la position féminine dans l'Oedipe), mais évoque un changement anatomique. L'option transsexuelle est-elle fantasmée comme une issue possible à la psychose par un passage dans le réel du fantasme féminin ?

 

Séance 24

 

Il dessine des yeux en grand nombre. "Les yeux des humains que l'araignée a mangés", m'explique-t-il. Il serait "Superfeu qui sauve les humains en crachant du feu sur l'araignée".

 

C'est un moment important de la cure que cette symbolisation d'un objet qui échappe à la dévoration, et qu'il s'agisse des yeux n'est pas sans rappeler ce que nous dit Lacan du regard comme objet petit a. Ce quelque chose qui résiste à la dévoration, véritable os à ronger auquel le sujet peut s'identifier, va servir de support à la construction d'un moi.

 

Un deuxième dessin représente "un écran de cinéma qui aspire tous les spectateurs sauf un bébé. Après ils sont dans le film d'horreur et y restent jusqu'à la mort". La vie serait donc pour cet enfant l'équivalent d'un film d'horreur, et il veut y échapper. Joshua me confie qu'il a peur de la mort "parce que le paradis est dangereux, on peut tomber par terre". Il me parle d'un cauchemar dans lequel un lion dévore une autruche. La politique de l'autruche c'est précisément ne rien vouloir savoir d'une réalité qui pourrait se révéler menaçante, par ailleurs le risque est de "tomber de haut".

 

Séance 25

 

Il me dessine une maison dans laquelle sa mère est pendue par les pieds, la maison est hantée. Puis la maison hantée, devenue une bouche géante, mange l'enfant. Il dessine un poussin qui ne veut pas sortir de l'œuf de peur d'être mangé par les renards. Il dit qu'il est "un pêcheur d'hommes, qu'il doit repêcher son père". Sauver ce père qu'il dit ne pas aimer est autant une nécessité qu'une obligation, c'est une mission et l'expression "pêcheur d'hommes" n'est pas sans rappeler la rencontre de Simon-Pierre et de Jésus à Capharnaüm.

 

Pour Joshua naître c'est plus que courir le risque d'être dévoré, c'en est la certitude, alors il s'agit de ne pas naître pour ne pas être dévoré. Chaque enfant invente sa solution pour échapper à la dévoration qui le menace dans son fantasme. La psychose en est une modalité : ne pas être, ne pas naître, ou du moins en entretenir l'illusion en s'enfermant dans un repli autistique protecteur, le dehors étant synonyme de destruction. Pour Joshua le monde extérieur, la rencontre avec la réalité, lui signifie sa fin, une mort souvent associée à l'image maternelle et à la dévoration, la faim de l'Autre qui est aussi la sienne vue en miroir.

 

L'angoisse de dévoration de la position schizo-paranoïde (Mélanie Klein) amène le nourrisson à se détourner de la mère qui est supposée vouloir sa perte et à investir d'autres figures. Mais l'investissement de la mère comme "bonne" subsiste du fait des expériences de satisfaction qui lui sont liées. Joshua donne l'impression que pour lui la mère comme "bonne" n'a jamais été au rendez-vous et que du coup la mère réelle n'a pu être investie que comme un objet persécuteur. A la place de la "bonne mère" nous avons la cigogne, bien moins inquiétante avec son long bec évoquant l'image de la mère phallique, encore que ce bec puisse devenir lui aussi persécuteur sur le mode de la pénétration (Joshua dit que la maman cigogne peut lui piquer les fesses).

 

Pour cet enfant il y a donc deux mères, l'une bonne supportée par le symbole de la cigogne et l'autre mauvaise, sa mère réelle. De fait, j'ai face à moi une mère ne faisant que dénigrer son fils, lui crier dessus et le taper, avec un fils provocateur jusqu'à l'extrême, y compris sexuellement. La relation avec le père est beaucoup moins destructrice, même si l'enfant cache mal la peur qu'il lui inspire.

 

Séance 26

 

Joshua me fait un dessin où se mêlent l'histoire d'un oiseau rendu fou par l'appareil qui le photographie et celle d'un bonhomme "coincé" par un tourbillon qui se transforme en oiseau. Puis il me parle d'un cauchemar où il se fait couper en "mille morceaux" par quelqu'un qui n'aime pas les enfants et qui veut le manger.

 

Bien des questions se posent autour de l'idée que se faire photographier puisse rendre fou. Est-ce la peur que la photo dérobe l'image du sujet qui du coup s'en trouve dépourvu , La folie serait alors ne pas avoir de représentation de soi, un échec du Stade du Miroir comme le conçoit Lacan, c'est-à-dire l'échec de l'élaboration d'une image unifiée de soi, et donc un sujet réduit à l'objet a, ou plus précisément à une multitude d'objets a ?

 

Séance 27

 

Il vient avec la peluche "maman cigogne", énonce qu'elle est morte et met en scène son enterrement. Après ce petit jeu de rôle il me dessine deux bonshommes et dit : "Ce sont des habits de fille. C'est un défilé de mode avec des mannequins en bois. Les habits coûtent très cher. Les gens veulent casser le magasin car il est trop cher. D'autres l'aiment bien, ils veulent pas qu'ils le cassent. Alors ils se battent". Je lui demande quel rôle il aimerait jouer dans cette histoire. Il me répond qu'il achèterait des habits pour la fête des Mères (nous sommes en mars).

 

Joshua veut donc habiller sa mère et l'habit fait le moine : des habits de fille font la fille et de beaux habits la belle dame. Mais compte tenu des relations qu'il entretient avec sa mère il est difficile de ne pas penser à l'autre sens de l'expression "habiller quelqu'un de toutes pièces", c'est-à-dire en dire beaucoup de mal ou encore le maltraiter.

 

L'idée qu'on est ce qu'on paraît être, que le sujet se réduit à son image ou qu'il n'y a pas de sujet derrière l'image est une idée qui revient souvent dans le discours de cet enfant. L'être humain se réduirait alors à être le porte manteau de ses oripeaux. Nous ne sommes pas loin de la perversion narcissique. Cela revient à nier toute Vérité en soi au-delà des vérités énoncées, à nier qu'il y a un Réel extérieur à la représentation symbolique et imaginaire, et qui vient faire limite.

 

Séance 28

 

Je suis étonné qu'il vienne sans cigogne. Joshua m'explique : "Elles ne veulent pas venir. Papa a acheté une nouvelle voiture. Elles ont peur qu'il les oublie dans le magasin".

 

Il me dessine une princesse et une reine qui prennent des photos des "belles maisons des paysans". Puis survient un orage et elles se perdent. Elles appellent le roi à leur secours et finissent par trouver refuge dans une maison en chocolat. La nuit elles se réveillent et voient un balai magique. Un nain les ramène au château. Il imagine son père jouer le rôle du roi, lui serait la princesse.

 

Dans un deuxième dessin il se dessine déguisé en "roi Golo" pour le carnaval. Le dessin représente une fourmi à l'apparence humaine portant une couronne. Il ne pourra rien me dire à propos de ce signifiant "Golo" qui est parfois utilisé pour désigner un instrument de jonglerie encore appelé le "bâton du diable", il y a aussi le singe Golo d'un conte pour enfants et qui tape avec frénésie sur le tam-tam pour annoncer la naissance du fils du roi, puis il y a le chevalier Golo de la légende de Geneviève de Brabant telle que la rapporte Matthias Emmich (1472) et reprise sous forme d'un conte pour enfants par Paul Boiteau, etc. Le signifiant qui échappe au sens est comparable à l'organe qui échappe à la dévoration.

 

Joshua dessinera encore un prince déguisé en marmite et une princesse en dragon, ensuite tous deux se métamorphosent pour devenir ce en quoi ils sont déguisés. Sujet et moi se confondent, l'image spéculaire est prise pour la réalité du corps.

 

Séance 29

 

L'enfant dessine un Martien qui capture une fille qu'il dit être sa copine (en l'occurrence il s'agit d'une élève de sa classe avec laquelle il sympathise). Le Martien lui fait un enfant. Cet enfant c'est lui, à moitié humain, à moitié extra-terrestre. Dans cette histoire il met une fille de son âge à la place laissée vacante par sa mère, ce qui confirme qu'il y a bien des différences qui ne fonctionnent pas. Ensuite il me parle d'un cauchemar qui exprime son angoisse d'abandon et son sentiment de solitude : "Un monsieur tue les cigognes, me raconte-t-il, après je suis tout seul et j'ai peur."

 

Alors que je ramène l'enfant dans la salle d'attente, je me retrouve face à un père furieux qui me dit avoir entendu son fils le qualifier de méchant, et qui m'en rend responsable. Il me met en garde contre les bêtises que son fils pourrait me confier.

 

Séance 30

 

Joshua  dessine un bonhomme portant dans son ventre ce qui pourrait être un fœtus. Il  dit : " C'est quelqu'un qui a un virus dans le ventre. Il prend un médicament pour tuer le virus." Je lui souligne que ce virus ressemble un peu à un bébé dans le ventre de sa mère. Il me répond que c'est un "bébé virus" et il dessine "quelqu'un qui a un virus dans le cœur. Après elle crache du sang et prend un cuillérée de sirop." Dans un troisième dessin il est question d'un bébé qui boit de l'ice tea dans le ventre de sa grand-mère. "Il crache dans le cœur de la mamie, alors le cœur est déformé. Elle avale un médicament et le bébé meurt. Elle le tue pour sauver son cœur. C'était un virus dans le cœur." Les relations avec sa grand-mère sont difficiles. Elle passe beaucoup de temps à le dénigrer et il se venge comme il peut, lui vouant une haine certaine. Et il en va de même avec sa mère. Lui a-t-on dit : "Si tu ne te calmes pas tu vas la tuer" ?  Ce qui n'aurait fait que renforcer les mécanismes d'identification projective (le fantasme de la projection des parties "mauvaises" de soi dans le corps de la mère) et l'angoisse paranoïde (la peur d'être éliminé par cette même mère).

 

Est-il possible que la mère ait pris l'annonce de sa grossesse comme celle d'une maladie à soigner, avec l'idée éventuelle d'un avortement,d'autant plus que cela a dû réveiller chez elle le souvenir de l'enfant incestueux qu'elle a porté après un viol et qu'elle a perdu par un avortement spontané ? Joshua ne cesse d'être présenté par ses parents comme un enfant infernal mettant à mal ses parents, qui les rend malade. Il est aussi leur honte. Le père me dit de son fils : "Il est là et on ne peut pas le tuer".

 

Par ailleurs il est difficile de ne pas associer virus à viril face à l'image asexuée de la mère et de cette muraille construite entre elle et le sexe opposé. Porter un enfant de sexe masculin n'a pas dû être facile pour elle et apparemment elle n'a pas réussi à l'investir, d'autant plus que sa grossesse l'a prise au dépourvu (c'est elle qui le dit).

 

Une rencontre semble s'être nouée entre le fantasme de la mère selon lequel elle porterait en elle un mauvais objet qui va la détruire (Joshua vient là comme substitut de l'enfant incestueux qu'elle a perdu) et le désir de l'enfant d'être le mauvais enfant qui va détruire sa mère de l'intérieur. Une fois symbolisé ce nouage peut se défaire : à chacun ses fantasmes.

 

                                                                            Dessin séance 30

 

 

 

 

 

Séance 31

 

Joshua me raconte un rêve : "Une cigogne vole. Elle voit un nain puis une maison et après la princesse Blanche Neige. Je vois un monstre qui mange les tricots. Il me mange, il croit que je suis un tricot. Un chasseur tue le monstre qui crache et ça fait des boules de tricot. Après la grand-mère fait des fils et on repart à zéro. Blanche Neige tricote un pull. Je suis un pull vivant, un pull de nain." La nouvelle théorie des origines veut donc qu'on fasse un enfant en le tricotant. Mais dans l'étymologie de tricot/tricoter il y a aussi une référence sexuelle.

 

L'enfant me dit qu'il voit des fantômes et des monstres dans le noir, qu'il a peur de se faire manger comme s'il n'était qu'un morceau de viande. Il dessine un enfant dans une marmite qu'il dit d'abord être une fille puis un garçon. C'est lui, il y a aussi sa mère représentée en " sorcière verte qui fait peur" et son père en "monstre du Loch Ness". Il me dit qu'il est "moitié garçon moitié fille", garçon pour le papa qui n'aime pas les filles, fille pour la maman qui n'aime pas les garçons. Il se coupe en deux pour satisfaire tout le monde, mais qu'en apparence puisque pour lui l'identité sexuelle n'est qu'apparence.

 

 

Dessin séance 31

 

 

      

 

Séance 32

 

Il me dessine un bonhomme qu'il dit être un" extraterrestre", "un clown avec des oreilles géantes et une mâchoire de crocodile et des ailes", précise-t-il. "Je suis un extraterrestre, dit-il, un humain-animal, une mamelle de vache". Dans un deuxième dessin il représente "des habits de fille pour le petit clown".

 

Dire aussi ouvertement son identification à l'objet oral peut surprendre, cela fait "inconscient à ciel ouvert" caractéristique de la psychose, mais c'est aussi une étape importante dans un travail psychothérapique qui dure déjà 18 mois.

 

La problématique de l'identité sexuelle semble évoluer elle aussi : le travestisme comme projet imaginaire (porter des habits féminins pour se donner l'illusion d'être une fille devant le miroir) est une réponse moins extrême que le transsexualisme (changer d'anatomie) à ce qui pourrait être le désir de la mère. Après, jusqu'à quel point a-t-il envie de croire à cette illusion ? Joshua continue à vivre avec l'idée que s'il était une fille sa mère l'aurait aimé. Il lui reste à perdre cette certitude, car même fille sa mère ne l'aurait peut-être pas aimé car elle semble bien en difficulté dans ce domaine, y compris à s'aimer elle-même. C'est ce qu'exprime Joshua à sa manière en disant qu'une mère est "une tombe avec un bébé dans les fesses".

 

Séance 33

 

Il vient avec une poupée et me raconte que les cigognes sont malades. Il dit que la poupée est une fille, sa cousine anglaise, et qu'il dort avec elle.

 

Il se plaint de se faire traiter de fou par les autres enfants."Un fou a un vélo dans la tête, dit-il, et moi j'ai un petit vélo dans la tête. Je parle aux peluches et aux jouets, c'est pas ma faute." Il me dessine un sous-marin qui lui permet d'observer les animaux marins. Il s'imagine dans l'engin avec son autruche et sa poupée, ainsi que deux copains, des élèves de son école. Ils capturent des animaux rares pour les mettre dans un aquarium et les montrer.  Un "papa pieuvre" veut les manger. Un "tireur de pieuvre" le tue. La construction d'une image paternelle qui n'est pas le double de l'image maternelle se confirme.  C'est l'image paternelle qui se dédouble : la pieuvre et le tireur de pieuvre.

 

Séance 34

 

Il dessine un sous-marin perdant des boîtes de conserve par un trou fait dans sa coque par une pieuvre. Le reste de l'histoire est confus. La pieuvre ramasse les boîtes croyant que ce sont des bébés pieuvres et les mange. Dans une autre version elle mange le contenu des conserves qu'elle transforme en bébés. Dans une troisième, le bébé grandit dans la conserve qui est là comme un ventre maternel. Nous sommes toujours dans la même logique : le bébé qui sort du ventre de la mère est assimilé à de la viande, à du vivant désubjectivé, non reconnu comme sujet désirant.

 

Il me dessine encore "une pompom girl qui fait des lettres avec son corps" et dit qu'elle est pour moi. Dans le bureau il imite ce qui est supposé être une "pompom girl". Puis il dessine  une "pompom cigogne" qu'il dit être une jeune fille déguisée en cigogne et une "pompom lion" pour supporter Lyon et une "pompom huître" pour la Normandie. Il  dit qu'il est un garçon déguisé en cigogne. Il termine en me racontant un rêve dans lequel il assiste à un spectacle de danse donné par des cigognes, et lui est "le roi des cigognes déguisé en humain". Il est bien incapable de mettre une limite entre ce qu'il y a d'humain et de cigogne en lui, et de définir  sa véritable identité. Et s'il le sait, il ne veut pas de ce savoir.

 

Soit, il s'offre à être dans son jeu ma "pompom girl" comme il s'offre à être la fiancée de son père, mais pas en chair et en os, il se donne en représentation à travers le dessin et le spectacle. L'issue imaginaire prenant la forme du déguisement existe parallèlement à la représentation symbolique et les deux sont unis dans le spectacle : l'image féminine devient écriture à travers les mouvements du corps et le déguisement réponse symbolique. Est-ce une tentative pour nouer le Réel, l'Imaginaire et le Symbolique ? C'est fort probable.

 

Séance 35

 

Joshua me parle du "monstre Frankenstein", film qu'il a dû voir à la télévision. Il le dessine électrocutant tout le monde sur son passage. Dans son histoire il me fait jouer le rôle de "la statue magique qui tue Frankenstein". Quant à lui il serait l'inventeur du monstre et de la statue magique – en tout cas il invente des histoires.

 

Il me surprend en me demandant pourquoi on raconte que les cigognes amènent les enfants ? "Est-ce que les cigognes fabriquent les enfants et les amènent aux parents ?", hasarde-t-il. Il est primordial de ne pas répondre, de ne pas combler le manque que la question creuse dans le savoir, pour qu'il puisse continuer dans l'élaboration de ses vérités et de ses fantasmes.

 

Séance 36

 

Joshua dessine un arbre qui n'est pas planté dans la terre. Pareillement le dinosaure qui mange ses feuilles n'a pas les pieds sur terre, mais sa queue est enfoncée dans le sol. J'aborde avec l'enfant l'expression "ne pas avoir les pieds sur terre". Il m'explique :     " Le dinosaure n'aime pas avoir les pieds sur terre, il a peur de se faire mal, de trébucher et de tomber."  Il me raconte que lui-même a peur des piqûres d'insectes et des vaccins, et conclut : "Ils sont pas gentils avec les bébés, ils les piquent".

 

Il est bien question de se protéger d'une réalité vécue comme douloureuse ou persécutoire en la fuyant. Par ailleurs la représentation d'un ancrage dans la réalité tenant au seul phallus (la queue plantée dans la terre) n'est pas sans intérêt, le nouage du Réel, de l'Imaginaire et du Symbolique passant par la symbolisation du phallus

 

Séance 37

 

Il vient sans ses peluches disant qu'elles sont parties en Afrique. Dans les histoires qui accompagnent les dessins du jour il tient le rôle de sauveur : d'abord il sauve les animaux des humains qui veulent les détruire, puis il sauve les humains des animaux qui veulent les dévorer, etc. Plus étonnant est qu'il s'imagine être un enfant qui sauve sa mère des monstres qui veulent en faire un monstre - il veut en faire une mère "bonne". Le fantasme qui affleure ici est celui d'être le tiers entre l'Un et l'Autre comme le phallus imaginaire qui les compléterait.

 

Il me dit qu'il a rêvé d'un pays fantastique où vivent les cigognes et qui s'appelle AISE. Je ne le verrai plus jamais débarquer dans mon bureau avec ses peluches. Il faut dire qu'il a bien grandi et qu'il va entrer au collège. La puberté s'annonce et la mère est de plus en plus sollicitée sexuellement. Le père me dit qu'il a peur qu'elle finisse en prison.

 

Les fantasmes qu'exprime Joshua dans ses productions imaginaires sont banals, surtout de la part d'un enfant. L'angoisse de dévoration est la suite logique de l'offre de soi comme objet oral, elle est la crainte d'un effacement de la séparation mère-enfant. Elle exprime la peur que l'offre soit prise au sérieux et acceptée et que le fantasme incestueux se réalise, la dévoration étant la punition attendue. Quant à la satisfaction narcissique à s'imaginer être le sauveur, à vouloir être pour les autres le sauveur que l'on cherche pour soi-même, il fait partie de l'imaginaire humain. Il y a toujours quelqu'un à sauver, ou du moins à aider ! On peut laisser cette fonction à Dieu le Père ou s'y risquer soi-même. Les deux positions sont sans doute délirantes, comme l'est tout moi idéal. Il s'agit de ces délires banals, mais parfois aux conséquences tragiques qui aident les humains à vivre et qui touchent à la fonction paternelle dont la métaphore induit l'illusion du père imaginaire.

 

Avec l'âge le décalage de Joshua par rapport aux enfants dits "normaux" est de plus en plus manifeste, mais il arrive à sauver les apparences. La réalité qu'il vit est largement identique aux histoires qu'il invente à propos de ses dessins et que sa pensée est contaminée par les productions fantasmatiques. Son imaginaire empiète facilement sur le champ de la réalité, allant jusqu'à se substituer à elle. L'impression qu'il donne, c'est que pour lui il n'y a pas d'inconscient, que la conscience est largement envahie par les processus primaires, et que par conséquent la différence entre fantasme et réalité est inopérante : l'imaginaire peut alors être pris pour la  réalité et la réalité pour l'imaginaire. A côté du moi délirant placé sous l'emprise des processus primaires, il y a un moi régi par les processus secondaires et qui est branché sur la réalité. Le problème est que ce dernier est facilement envahi par le premier et que donc tout se joue dans la capacité à maintenir séparées ces deux instances.

 

Si l'on peut noter un progrès chez cet enfant, en plus de ceux faits au niveau de la communication et des relations, c'est pourtant bien dans le domaine de la différenciation entre imaginaire et réalité qu'il faut le situer, amenant ainsi à davantage de séparation entre ces deux registres et permettant une certaine adaptation à la réalité, certes superficielle et fragile mais bien réelle. Cependant, malgré cette émergence grandissante du sens de la réalité, la relation à soi et aux autres reste pour beaucoup délirante ou du moins hors réalité. Si le clivage est une issue possible à l'absence de refoulement et s'il permet un investissement croissant de la réalité, ce n'est pas ce qui est recherché dans une démarche psychothérapique. C'est plutôt un état qui s'impose par lui-même. Par contre le travail que je fais avec cet enfant semble aider à stabiliser et à circonscrire le côté pathologique, à le rendre moins flamboyant, et à ainsi favoriser un développement du sens de la réalité par un désinvestissement des fantasmes pathogènes, ce qui devrait favoriser une plus grande intégration psychique.

 

Ayant également fait de réels progrès au niveau scolaire, Joshua évite l'IME. Il entre donc au collège en section d'enseignement général et professionnel adapté. Là il surprend tout le monde en étant le deuxième de sa classe, il est vrai d'un niveau bien bas. Et c'est lui qui va apprendre à son père à se servir d'un ordinateur. Du coup celui-ci sera moins méprisant et rejetant à l'égard de son fils. Les succès scolaires et un comportement agréable en dehors du domicile familial font un peu oublier à son entourage l'aspect psychopathologique. L'adaptation à la réalité n'est pourtant que partielle et largement illusoire comme le montre clairement l'entretien un peu plus directif de la séance 38.

 

Séance 38 (Joshua a 12 ans)

 

-        moi : comment ça va ?

-        lui : bien.

-        moi : qu'est-ce que tu me racontes aujourd'hui ?

-        lui : long silence.

-        moi : bientôt les vacances ? (dans une semaine)

-        lui : non … jusqu'au bout.

-        moi : tu vas faire quoi pendant les prochaines vacances ?

-        lui : on ira à … (un parc d'attractions).

-        moi : tu es content de ton trimestre ?

-        lui : oui.

-        moi : tu es content de quoi alors ?

-        lui : de travailler.

 

Le dialogue est particulièrement laborieux. L'enfant fuit mon regard. Etablir un lien en le contenant dans la réalité reste difficile.

 

Parlant un peu plus, Joshua me raconte son dimanche passé en Alsace. Puis il termine sa tirade en disant : " C'est tout".

 

-        moi : c'est tout quoi ?

-        lui : j'arrête de parler.

 

Suit un long silence. L'enfant regarde par la fenêtre. Je vois ses lèvres bouger et lui demande alors à qui il parle ?

 

-        lui : je réfléchis.

-        moi : à quoi ?

-        lui : Je parle à la reine des cigognes … non la grand-mère qui est morte … trop vieille. Je parle avec elle. Je lui demande comment est le paradis. Elle me répond que c'est bien. C'est son âme qui me parle.

-        moi (jouant son jeu, mais pour lui ce n'est pas un jeu) : elle a quelle voix ?

-        lui : une voix de cigogne, une voix de silence que l'on n'entend pas.

 

Puis Joshua se tait, mais ses lèvres continuent à bouger. Il parle en silence avec sa cigogne. Il me confie que pour qu'elle parle il faut un grand silence. Effectivement le silence semble faciliter le "décrochage", c'est-à-dire le moment où il quitte la réalité pour entrer dans un monde imaginaire qui est déjà là comme un délire hallucinatoire.

 

-        moi : tu es qui par rapport à la grand-mère cigogne ?

-        lui : je suis son frère … (Il me montre un oiseau sur un arbre dans le jardin) Elle est là, elle s'est transformée. Elle a peur des inconnus … elle se laisse pas voir comme ça. Sa voix aussi se transforme, elle la laisse pas voir, elle la transforme. Il y a une autruche dans la famille cigogne, c'est étrange.

-        moi (voulant le ramener doucement vers la réalité, mais sans la lui opposer, ce qui risquerait de le faire taire) : mais toi tu es où dans tout ça ?

-        lui : je suis un humain … mais j'ai peut-être le cerveau de la cigogne. Elle m'a donné son cerveau … elle avait des pouvoirs … elle savait que les bébés allaient venir. La nuit je pense à elle … je suis dans son cerveau, j'ai son cerveau et c'est pour ça qu'elle me parle tout le temps. La grand-mère était cigogne et dieu …

 

Quand Joshua parle des cigognes, il est intarissable. Je dois l'interrompre à la fin de la séance. Il me raconte encore que quand il a des contrôles à l'école, il met une cigogne porte-bonheur sur la feuille, alors les yeux de la cigogne deviennent rouges et elle lui donne les bonnes réponses. Quant à l'autruche, il dit qu'elle le console de ses cauchemars. Alors que j'essaye d'introduire le signifiant "peluche" pour parler des cigognes, il me répond : "Oui, mais elles sont vivantes, je parle avec elles. Je suis réveillé et je rêve."

 

Voilà un exemple de moi psychosé. Une évolution positive de la thérapie serait qu'il le soit de moins en moins et sans le recours à des défenses trop massives qui seraient la cause d'une grande souffrance.

 

Séance 39

 

L'enfant dessine "un fantastique qui monte sur la table. Il s'appelle Fantar et vit dans un monde fantastique. Il y a un monstre avec plein de yeux. Il y a un homme qui se cogne dans le fantastique car il veut sauver sa maman qui est attaquée par les monstres du fantastique. Ils n'aiment pas les humains, ils veulent les transformer en monstres." Joshua me dit qu'il a peur que sa mère ne soit transformée en "monstre rouge qui mange les humains." Il décrit bien la menace d'invasion de la conscience par les productions fantasmagoriques de l'inconscient et le danger qu'elles prennent le contrôle de la personne. Le risque est celui d'un passage à l'acte, d'un passage dans le réel avec à l'horizon l'image menaçante d'une mère dévorant sa progéniture. Il imagine son salut dans celui de sa mère, et du côté de la réalité.

 

Dessin séance 39 

     


                          

 

 

Séance 40

 

Joshua se plaint des autres élèves qui le bousculent, se moquent de lui et lui tirent les oreilles. Il n'ose pas se défendre et va se plaindre à la directrice. Il fait ce que les adultes lui ont dit de faire.

 

Il inaugure un jeu avec les figurines qui sont à la disposition des enfants dans mon bureau. Il s'agit d'un homme qui se cache parce qu'il a peur d'être dévoré par les vautours. Un deuxième homme n'a pas peur : il écrase un scorpion et s'assoit sur un dinosaure. L'enfant dit de lui qu'il est courageux et l'envie. Puis il joue l'histoire de deux dinosaures qui se battent pour une femelle morte. Lui serait le dinosaure qui est gentil avec les femmes. Dans un autre scénario il est le roi qui sauve le pays des cigognes attaqué par des corbeaux qui veulent manger les bébés. Suivent des bagarres qui l'opposent à des monstres et dont il sort vainqueur. A travers ces jeux il s'agit apparemment de réparer quelque chose des humiliations subies dans la réalité. Les moments de jeu sont ici clairement distingués des moments de non-jeu et l'imaginaire est reconnu comme tel. La situation est très différente du début où il n'était pas possible de savoir quand il jouait ou non,  ne faisant alors que peu de différence entre les deux registres et vivant beaucoup plus dans un monde irréel.

 

Séance 41

 

Se voyant toujours victime de la méchanceté des autres élèves, il peut cesser d'être le gentil dans ses jeux et élaborer des scénarios de vengeance. Jouant avec les feutres il commente : "Les dieux brûlent comme des asticots dans le feu". Les dieux dans le jeu qu'il improvise, ce sont les feutres avec lesquels il est supposé dessiner. Puis parlant de je ne sais qui il énonce : "On l'a écrasé avec plaisir." Il termine la séance en chantant :"On l'a cramé l'asticot." Il m'explique qu'en l'occurrence l'asticot c'est l'élève qui lui a volé sa carte de cantine. La possibilité pour cet enfant d'accéder à ses fantasmes sadiques, à les exprimer et à les élaborer, va largement favoriser une évolution psychologique positive.

 

Avec l'entrée au collège ce sont donc les difficultés que rencontre Joshua avec les autres enfants qui occupent l'essentiel de nos entretiens. De son côté le père me rapporte occasionnellement les débordements et les violences de son fils à la maison, surtout dans la relation avec sa mère, et qu'il réprime fermement.

 

Séance 42

 

Dans son jeu, Joshua questionne une fois encore la possibilité pour un gentil de devenir méchant. Etre méchant serait pour lui taper sur ceux qui le maltraitent.

 

L'histoire qu'il me raconte est celle d'une fille qui porte un masque d'escargot. Du masque sort une tête de serpent car elle devient méchante après que des clones lui aient mangé son cœur. C'est le clivage gentil/méchant qui s'estompe de plus en plus.

 

La différence des sexes, jusque-là inopérante, puisqu'il était possible de passer d'un sexe à l'autre sans problème, commence à être interrogée. Avec de la pâte à modeler, il me fait "un animal femelle à deux pattes qui cherche un mâle pour le séduire et faire des bébés". Il s'imagine être le bébé des "monstres préhistoriques à deux pattes", un méchant veut le tuer pour le manger mais le père vient pour défendre son fils et tue le méchant. C'est bien la première fois que dans une histoire il imagine le père comme un tiers protecteur qui sauve son fils de la dévoration et le protège de la jouissance de l'Autre. Va-t-il pouvoir, à l'abri de ce père, se construire son identité ?

 

Séance 43

 

Joshua termine avec succès l'année de sa 6ème. Les entretiens sont clairement structurés entre les moments où il parle de la réalité et ceux où il exprime ses fantasmes à travers le jeu et le dessin, restent quelques instants de folie.

 

A son arrivée il se plaint de certains élèves qui ont lancé sa casquette sur le toit de l'école. Il attribue leur comportement à une jalousie induite par ses bons résultats scolaires. Ce en quoi il répète ce que son père lui a dit.

 

Puis il me dessine "une dame qui chante à l'opéra. Elle chante un conte qui parle de gens qui se transforment en animaux. Elle s'est faite prise. Le méchant l'a prise de force et l'a transformée en animal fantastique qui pousse des cris de chat." Cette histoire d'une femme qui se fait prendre par un homme est assez explicite. Joshua pose sous une forme à peine voilée la question du désir et de la jouissance du côté féminin.

 

Puis il me parle d'un cauchemar dans lequel "un homme plein de sang" qui a une hache à la place de la main veut le tuer pour se nourrir. Ses parents le sauvent et tuent le mangeur d'enfants. Il peut de plus en plus aisément élaborer des imagos parentales sécurisantes.

 

Vers la fin de l'entretien il se griffe violemment la main et m'explique : "Je dessine mon squelette dans la main… des gens prennent des ciseaux et se déchirent la peau. " Revenant sur la jalousie des autres enfants, il l'explique en disant qu'il y a au collège une fille qui fait semblant d'être amoureuse de lui, ce qui rend les autres jaloux. Peut-être que dans son vécu les sentiments humains ne peuvent être que du semblant, et tout particulièrement les sentiments amoureux.

 

Dans un dernier jeu il s'imagine en "machine toboggan"avec sa mère qui glisse sur lui pour s'amuser. Son père est en bas et regarde. Puis le toboggan se bloque et sa mère reste en bas. Est-ce une manière de dire qu'il en a assez d'être le jouet de sa mère ?

 

Séance 44

 

Le père tient à me parler de son fils qui se montre violent avec sa mère quand elle le traite de bébé. Elle aurait dit à Joshua qu'elle lui préférait son cousin qui est scolarisé dans un IME. Quant à la grand-mère maternelle, elle ne cesserait de dévaloriser et d'humilier l'enfant. Pour protéger son fils il évite au maximum sa belle-mère.

 

Seul avec moi l'adolescent me dessine Nat, la fille dont il dit que les autres le croient amoureux. A côté d'elle il représente un réveil à forme humaine, disant qu'elle aime bien les réveils, puis il dessine "un méchant avec un couteau, son mari, qui veut la tuer." "Je suis le réveil qui va assommer le méchant avec un marteau, dit-il. Puis je lui enfonce le couteau dans le cœur. J'épouse Nat. Elle m'embrasse et je me transforme en prince. Le mari revient et il me lance un couteau, je le dévie et il tue Nat. Je vais en prison. Nat tue le mari et me délivre."

 

J'aborde avec Joshua la question des cigognes. Il me dit qu'il se sent à moitié humain et à moitié cigogne et que quand il sera mort il sera complètement cigogne. Le clivage entre imaginaire et réalité, entre inconscient et conscient est inscrit dans l'image du corps.

 

Séance 45

 

Joshua se plaint de sa mère : "Elle me traite…Elle aime pas les câlins…Elle veut pas que je lui fasse des bisous… Elle ne me fait pas de câlins."

 

Il dessine la guerre entre les allemands qui envahissent l'Alsace, le pays des cigognes, et les français. Sa mère est le chef des allemands et les français sont des cigognes.  Son père a été pendu par les Allemands parce qu'il les a trahis en choisissant le camp des cigognes. Tous les allemands meurent quand sa mère est tuée. Il perd un bras dans la bataille mais son père est sauvé par une cigogne qui tire une balle dans l'oreille de l'allemande (rappelons que sa mère est malentendante), puis dans son cœur. Il me raconte encore qu'il a la couleur de cheveux de son grand-père maternel qui était fou et que sa mère lui a dit qu'il lui ressemblait.

 


Dessin de la séance 45

 

 

 

 

 

Séance 46

 

Ce dernier entretien date d'une époque où Joshua s'est bien calmé avec une normalisation apparente qui trompe bien son entourage et qui pourtant confirme un ancrage certain dans la réalité, bien que partiel. L'insertion dans la réalité a su lui conserver son originalité subjective et la pérennité de sa folie constitue la face cachée de sa personnalité.

 

Joshua me dit que quand il sera grand il veut être styliste et me dessine des habits de garçons et de filles avec leur prix. Les habits sont portés par des mannequins vivants. Il dit qu'il aime les jeux et les métiers de fille, qu'il se sent un peu garçon et un peu fille. Puis il me montre ses mains et déclare que ce sont des pattes de cigogne. "Quand j'étais né, dit-il, j'avais une partie humaine. Je suis mort dans le milieu du monde irréel et du monde vivant, et je suis revenu à la vie dans le ventre de maman". Il perçoit maintenant la réalité comme étant le monde vivant, il reste à l'aider à retrouver le chemin de la vie.

 

Le dessin de cette séance traduit une certaine accalmie, bien différente de la période de latence même si elle y ressemble. Les fantasmes ont moins d'emprise et sont moins investis avec des passages possibles des représentants de l'imaginaire vers les représentants de la réalité, et inversement. L'adolescent qu'est devenu Joshua a appris à vivre avec ces deux réalités, et son expérience subjective qui reste partiellement délirante n'entrave plus une certaine normalisation et un début de socialisation. Non que la normalité soit là comme un idéal, mais qu'elle ne soit pas non plus un impossible.

 

 

Dessin de la séance 46

 

 

 

 

 

Pour Joshua être un garçon ou une fille est devenu autre chose qu'un simple  mot ou une image vue dans un miroir, et qu'il endosserait indifféremment. Il accède à un sentiment d'identité (il se sent être), en l'occurrence une identité bisexuée qu'il exprime et réalise à travers cette activité qui le passionne : styliste de mode, et dont il veut faire son métier. Ce sentiment lié à la puberté naissante vient là où s'est creusé un écart entre le sujet et son moi, écart où peut émerger l'identité comme une énigme toujours irrésolue. L'accès à l'identité sexuelle ne va pas de soi, malgré la réalité de l'anatomie. S'il se sait garçon, il se sent pourtant garçon et fille. Il n'a pas seulement des traits féminins. La situation serait plutôt du registre d'un hermaphrodisme psychique lié aux processus de clivage et qui semble pouvoir s'exprimer et se réaliser dans le dessin de vêtements. Mais cet hermaphrodisme psychique ne va pas jusqu'à perturber la représentation du corps. Joshua ne se sent pas garçon et fille comme il se sent humain et cigogne, avec un corps qui tiendrait des deux.

 

Evidemment, l'adolescent qu'il est devenu s'est construit une identité sur une base délirante qui vient réparer l'impossibilité à symboliser une "bonne mère" à l'apparence humaine. Mais c'est déjà un grand progrès qu'il ait pu s'élaborer une identité unifiante et stable en prenant appui sur une image clivée (humain/cigogne). Que l'identification à la cigogne ait des effets au niveau de l'image du corps nous dit qu'elle relève des identifications propres au Stade du Miroir, plus précisément elle s'est substituée à l'échec de ce dernier. S'imaginer voir une cigogne dans son miroir n'est pas banal. Ceci dit toutes les identifications imaginaires sont plus ou moins délirantes, hors réalité, puisqu'elles sont idéalisantes, mais certaines le sont plus que d'autres, un délire hors norme en quelque sorte. 

 

Moins envahi par ses "fantômes psychiques", Joshua peut s'ouvrir à de nouvelles satisfactions (les apprentissages scolaires, l'informatique) qu'il aborde avec son style propre, marqué du sceau d'une folie qui n'est plus un obstacle majeur à un certain épanouissement. Mais l'expérience montre que ces accalmies restent fragiles. Je me souviens d'un adolescent présentant une psychose infantile qui avait été pris en charge par la psychiatrie dès l'âge de 4 ans en hospitalisation de jour et qui avait eu une évolution favorable, s'effondrer le jour où une fille lui a fait une déclaration d'amour à laquelle il a répondu par une gifle. Je l'ai vu alors ramper sur le sol de mon bureau pour échapper au sniper qu'il s'imaginait caché sur le toit d'en face et qui dans son délire devait l'abattre en représailles. Cette crise fut de courte durée et ne nécessita ni hospitalisation ni traitement médicamenteux. Un des bénéfices de la psychothérapie psychanalytique semble être aussi l'acquisition d'une plus grande facilité à passer des représentations délirantes aux représentations de la réalité.

 

Beaucoup de difficultés relationnelles et de conflits s'originent de cette peur d'un anéantissement dans la jouissance de l'Autre qui s'exprime dans l'angoisse de dévoration, et de tout ce qui est mis en place pour y échapper. C'est bien pourquoi l'adolescence avec ses conflits autour de l'autorité est une période particulièrement sensible. Avec en prime, bien sûr, les conflits générés par les pulsions sexuelles. Et si à cet âge Joshua se montre tyrannique ce n'est seulement pour obtenir les satisfactions qu'il souhaite mais pour éviter de rencontrer les demandes d'un Autre désirant. D'où le danger de toutes ces"thérapies mentales" qui adhèrent à l'idéologie d'un enfant performant et docile et qui en soutenant les exigences parentales et sociétales risquent de rendre l'enfant plus malade qu'il ne l'est tout en renforçant une fausse apparence de normalité.

 

 

 

 


 

 

 

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