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Le normal et le pathologique

 

 

 

Le normal et le pathologique

 

Claude Kessler

(2008)

 

 

 

Avec l'expérience de la théorie et de la pratique psychanalytique, alliée à un décentrement narcissique, il n'est plus possible de concevoir que d'un côté il y a les sains d'esprit et de l'autre les malades mentaux, ni reprendre l'idée que le champ des névroses constitue la normalité et celui des psychoses la folie.

 

Il est plus vraisemblable de considérer que chaque individu a sa psychopathologie, son grain de folie. En tout cas il ne m'a jamais été donné de rencontrer un être humain sans symptôme ni trait psychopathologique. A cela rien d'étonnant si l'on adhère à l'idée qu'il existe chez chaque individu une pensée inconsciente fonctionnant selon les principes des processus primaires et qui fait retour à la conscience sous la forme du retour du refoulé ou de l'invasion psychotique de la conscience avec des défenses secondaires, ou encore du clivage pervers avec ses passages à l'acte.

 

En tout cas chaque individu est assujetti à un certain mode de fonctionnement psychique, pris dans une certaine structure psychique. Ces structures on peut les regrouper en catégories pour lesquelles il est légitime de conserver les qualificatifs psychiatriques consacrés puisque les manifestations sous la forme de pathologies psychiatriques n'en sont qu'une modalité extrême. On peut dire que toute structure psychique est une structure psychopathologique puisqu'elle produit des symptômes comme manifestations de l'inconscient et défenses contre ces manifestations. Ces structures que l'on peut définir de psychosomatiques sont sans doute immuables pour un même individu, qui n'en sort pas de sa naissance à sa mort. Quelqu'un qui a une structure hystérique par exemple l'aura toute sa vie, et la psychanalyse n'y changera rien, ni les autres formes de thérapies : psychologiques, médicamenteuses ou psychochirurgicales. Par contre un individu peut évoluer dans les limites de sa structure : une psychanalyse peut atténuer la gravité des symptômes hystériques ou la souffrance qui leur est liée, voir peut-être faire l'économie de certains d'entre eux.

 

De même qu'il y a des degrés dans les névroses il y en a dans les psychoses. Si l'on se réfère aux manifestations de la structure psychotique, il n'y a pas de commune mesure entre une schizophrénie simple et une schizophrénie paranoïde, la première est souvent compatible avec une vie plus ou moins normale alors que la seconde incarne une des formes extrêmes de folie. Il semble bien que dans les limites d'une structure donnée le passage du normal au pathologique ne soit qu'une question de degrés. C'est d'ailleurs pour ça que l'on tombe malade et que l'on peut s'en sortir à un moment donné.

 

A partir de quel moment le lavage des mains ou la peur des microbes ou n'importe quel autre symptôme obsessionnel devient-il symptôme au sens médical du terme ? C'est-à-dire à partir de quand un symptôme cesse d'être une manifestation de l'inconscient pour devenir la manifestation d'une maladie ? D'une manière générale quand la souffrance qui lui est liée devient trop importante, ou quand le trouble devient invalidant ou qu'il n'est plus supporté par le patient ou son entourage, c'est-à-dire à partir du moment où il y a plainte et demande de soins. Alors évidemment un individu peut ne pas se sentir malade alors que son entourage le considère comme tel et veut qu'il soit soigné. Le paradoxe de la psychiatrie c'est qu'elle n'arrive pas à guérir ceux qui le demandent et qu'elle se veut soigner de force ceux qui refusent les soins qui leur sont proposés.

 

Se laver les mains deux fois par heure n'est pas vraiment un problème, dix fois dans le même laps de temps est déjà plus gênant, se laver les mains jusqu'au sang est infiniment plus grave. Pareillement un petit délire localisé n'est pas un obstacle à une vie sociale et professionnelle et n'empêche pas d'être heureux et de s'épanouir, par contre il y a des délires envahissants qui affectent grandement la relation à soi et aux autres et qui sont un réel handicap et parfois aussi une grande cause de souffrance. De grands hommes ont vécu avec des hallucinations, à commencer par Socrate.

 

Le passage du normal au pathologique se réduirait donc à la seule question de l'intensité des symptômes. Et c'est là qu'à défaut d'une guérison, un soin est possible.

 

L'hypothèse qu'il n'y a pas d'être humain sans symptôme psychologique ou trait psychopathologique mériterait d'être confirmée, en tout cas elle traduit mon expérience personnelle. Il en va de même de l'hypothèse qu'il n'y a de structure psychique que psychopathologique.

 

C'est à la théorie de proposer des modèles explicatifs pour rendre compte des structures psychiques dans leur diversité. Elles sont sans doute le produit de la rencontre de beaucoup de facteurs : le terrain génétique, l'histoire personnelle et transgénérationnelle, les facteurs sociologiques et économiques, et pourquoi pas le hasard, etc. L'intensité des symptômes et des manifestations psychologiques au sein d'une même structure semble dépendre des mêmes facteurs, avec en plus un rôle important du vécu dans le présent. Dans l'intensité des manifestations pathologiques tout ne se réduit pas au passé, à la sexualité infantile, à la personnalité : la qualité de la vie quotidienne que mène un individu est un élément important dans la production de ses symptômes. Mais étrangement le discours officiel oublie souvent cet élément : un travailleur se suicide sur son lieu de travail et un spécialiste viendra dire qu'il était déprimé, même s'il est prouvé qu'il était l'objet d'une maltraitance professionnelle bien réelle, un individu présentant une schizophrénie commet un acte de violence et les médias vont l'imputer à sa folie sans se préoccuper des circonstances qui l'ont amené à cet acte.

 

Reste en suspens la question philosophique de la liberté de chacun par rapport à sa structure. On aimerait pour des raisons éthiques garder l’espoir qu’elle ne soit pas complètement nulle, supposer un minimum de liberté à la conscience. Mais sans doute cette liberté même n’en serait pas une puisqu’elle ne serait pas libre d’elle-même.

 

S’il n’y a pas de regard psychopathologique purement objectif, s’il dépend inévitablement d’un modèle explicite ou implicite, il y a cependant des faits psychologiques irréfutables. Qui va nier que l’être humain pense ? Et qu’à côté de la pensée consciente il y a une pensée inconsciente ? Chacun peut expérimenter ces états intermédiaires entre veille et sommeil au moment de l’endormissement où une " autre " pensée s’impose à ce qui reste de conscience, une pensée régie par les processus primaires (Freud) substituant l'identité de perception à l'identité de pensée (le "saupoudré" sera un "sot poudré"), la métaphore et la métonymie à la logique rationnelle, le principe de plaisir au principe de réalité. L'hypothèse est que cette pensée inconsciente ou primaire coexiste en permanence avec la pensée consciente ou secondaire, la doublant en quelque sorte, mais qu'elle peut aussi faire retour dans le champ de la conscience comme symptôme (ce à quoi correspondent les concepts freudiens de retour du refoulé et de manifestations de l'inconscient), voire qu'elle peut envahir la conscience et se substituer à elle.

 

Ce n'est pas la structure psychopathologique d'un individu qui le rend malade ni qui détermine la gravité de sa maladie. Une névrose obsessionnelle sévère (Monk de la série télévisée américaine créée par Andy Breckman) est source de beaucoup plus de souffrance qu'une légère schizophrénie simple (le Professeur Tournesol dans Tintin de Hergé), et bien plus invalidante. Et pourtant c'est la schizophrénie qui a le statut officiel de folie dangereuse, alors qu'à l'inverse la médecine revient à la psychochirurgie pour soigner les troubles obsessionnels compulsifs, mais sans succès probant (1).

 

Le discours nosographique des psychiatres et des psychologues est une dérive de la réflexion sur les structures psychiques/psychopathologiques et aboutit à la construction de catégories de maladies mentales qui trouvent leur justification en elles-mêmes sur le mode tautologique de la classification : un hystérique est un hystérique comme une rose est une rose.

 

La dérive typologique va un peu plus loin puisqu'elle dresse des profils psychologiques qui vont éventuellement servir pour trier et sélectionner des individus, comme cela se fait parfois dans le monde du travail.

 

Le glissement du thérapeutique à la prévention pose d'autres questions autour de l'idée de santé mentale qui a succédé à celle d'hygiène mentale, et qui reste avant tout ce qu'une société définit comme étant la santé pour elle.

 

La quatrième dérive est celle de la prédiction qui par exemple repose sur l'idée d'une correspondance entre tel profil psychologique d'un enfant et ce qu'il deviendra à l'adolescence ou à l'âge adulte. Dans le genre on a le rapport de l'Inserm de 2005 sur les "Troubles des conduites chez l'enfant et l'adolescent" qui lance l'idée de dépister les enfants en bas âge qui ont des troubles des conduites parce qu'ils sont supposés devenir des délinquants plus tard. Ces prédictions n'ont évidemment aucune réalité, aucune valeur scientifique, mais ils ont une forte valeur idéologique et risquent d'être un alibi facile pour certains choix politiques.

 

 

 

 

1) Traitement psychochirurgical des TOC malins : à propos de trois cas. M. POLOSAN, B. MILLET, T. BOUGEROL, J.-P. OLIÉ, B.DEVAUX. L’Encéphale, 2003 ; XXIX : 545-52, cahier 1

 

 

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